Depuis plus d’un an, le secteur du bâtiment et des travaux publics fait face à d’innombrables défis, que les acteurs tentent de relever en limitant les dégâts.
Plus de 20 000 travailleurs au chômage, des machines à l’arrêt, des chantiers abandonnés, des pertes massives… le secteur du BTP, qui contribue historiquement en moyenne entre 4% et 5% du PIB réel du Sénégal, traverse l’une des pires crises de son histoire récente. Une situation alarmante qui appelle des solutions urgentes. “On a l’habitude de dire que quand le bâtiment va, tout va. Mais aujourd’hui, rien ne va dans le bâtiment”, ironise cet entrepreneur du secteur.
Depuis plus d’un an, les entreprises suffoquent. Oumar NDIR, responsable à la fédération nationale du BTP, reconnaît la gravité de la situation : “on peut même dire que nous sommes au quatrième sous-sol.”
Cette crise inédite s’explique par l’accumulation de la dette intérieure. Il ressort des dernières estimations que l’encours de la dette du BTP fait environ 300 milliards de francs CFA.
Chantiers à l’arrêt, entreprises à genoux et impacts systémiques
Outre la dette, un autre mal frappe le BTP : la paralysie des chantiers. Le manque à gagner lié à ces arrêts est évalué à 310 milliards de francs CFA. Les entreprises les mieux loties accusent entre 40 et 60 % de pertes de chiffre d’affaires, selon M. Ndir. La gravité se mesure par l’effondrement des carnets de commandes : l’entreprise CSE a vu son portefeuille chuter drastiquement, passant de 140 milliards à seulement 20 milliards de francs CFA. Cette contraction brutale, avec un coefficient multiplicateur du BTP estimé entre 1,8 et 2,2, laisse craindre un impact total sur l’économie nationale dépassant les mille milliards de francs CFA.
Même scénario pour CDE et Eiffage Sénégal. Cette dernière, détenant une partie significative des 200 milliards de FCFA de créances gelées du trio de tête, a été contrainte de réduire son effectif. “À CDE, les agents cumulent entre cinq et six mois d’arriérés de salaire”, déplore le représentant syndical Assane Diop. Les conséquences sociales sont lourdes, avec plus de 20 000 emplois formels perdus.
L’impact fiscal et douanier : une crise à double tranchant
L’effet multiplicateur négatif s’étend aux finances publiques. Le BTP, dépendant des importations (équipements, acier), voit sa demande s’effondrer. La chute des importations BTP induit une érosion des recettes douanières et fiscales. L’État subit un manque à gagner sur la TVA et les droits de douane, compromettant l’atteinte des objectifs de recettes, qui s’élevaient par exemple à 1 338 milliards de FCFA en 2025.
Les banques sans marge de manœuvre
L’exposition du système bancaire aux secteurs du BTP et de l’immobilier représente environ 15% à 20% des encours de crédits totaux, ce qui rend le risque de prêts non performants (NPL) systémique. Les établissements financiers, contraints par les règles de la BCEAO, disposent de peu de marges de manœuvre pour restructurer la dette des entreprises.
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Début de reprise et urgence des réformes structurelles
Malgré ce tableau sombre, les entrepreneurs gardent foi en l’avenir, portés par une lueur d’espoir. Tous espèrent que les négociations en cours entre l’État et les partenaires financiers, notamment le FMI, aboutiront à un accord permettant d’assainir la dette et de relancer l’investissement public.
« Le secteur a fait preuve de beaucoup de résilience. Si un accord est trouvé, combiné au plan de redressement, cela permettra de relancer la machine, » souligne Oumar Ndir de la Fédération nationale du BTP.
Cet espoir est désormais soutenu par des gestes concrets de l’État :
L’Effort d’Apurement (105 Milliards FCFA) : L’État a débloqué une enveloppe de 105 milliards de FCFA pour amorcer l’apurement d’une partie des créances. Cet engagement est un effort initial bienvenu pour soulager la trésorerie et envoyer un signal positif de reprise. Néanmoins, face au passif total de 300 milliards de FCFA, cet effort ne couvre qu’environ un tiers de la dette, et les acteurs insistent sur le fait que la crise de liquidité structurelle persiste et exige des mesures complémentaires rapides.
Reprise des Travaux : Le ministre des Infrastructures, M. Déthié Fall, a déjà annoncé la reprise de certains chantiers qui devraient relancer les activités . Parmi ces projets figurent Mékhé–Pékesse–Thilmakha, Sandiara–Ndiaganiao, la ligne ferroviaire Dakar–Kidira, l’aéroport de Ziguinchor, en sus des axes inscrits dans le cadre du Programme spécial de désenclavement (PSD).
Analyse du risque de la dette publique :
Le non-résorption de cette crise, couplée à l’endettement national, pose un risque majeur. Le ratio de la dette publique totale du Sénégal s’élève à 132% du PIBen novembre 2025 , selon le FMI, dépassant la norme de 70% de l’UEMOA.
Cette dette élevée et la crise du BTP génèrent des risques accrus pour le secteur :
Réduction de l’espace budgétaire : le fait que l’État doive gérer l’apurement des 300 milliards de FCFA d’arriérés dans ce contexte réduit drastiquement sa capacité à financer de nouveaux projets, aggravant la rareté de chantiers neufs.
Risque de coût d’emprunt : le ratio de 132% signale une pression sur la soutenabilité de la dette, ce qui peut augmenter le coût d’emprunt de l’Etat et, par conséquent, réduire structurellement le volume des crédits alloués aux dépenses d’investissement public — le moteur du BTP.
Réflexion sur les solutions alternatives et les réformes
Malgré l’annonce du ministre des Infrastructures, M. Déthié Fall sur la reprise de certains chantiers., l’avenir repose sur des réformes profondes :
Appliquer de façon Rigoureuse le Délai de Paiement Légal et Rendre les Intérêts Moratoires Effectifs : Le Code des Marchés Publics fixe déjà un délai de règlement de 45 jours. La réforme prioritaire est d’assurer l’application effective de la loi et de rendre les mécanismes de sanction (les intérêts moratoires prévus) non seulement automatiques, mais suffisamment dissuasifs pour éviter que l’État n’utilise le secteur BTP comme une « banque gratuite »
Partenariat public-privé (PPP) : le secteur doit être encouragé à s’émanciper de l’hyper-dépendance aux travaux publics via les PPP. “Avec l’appui de l’État, nous pouvons structurer des projets, trouver les financements, construire et gérer selon les termes du PPP,” insiste Oumar NDIR.
Expansion régionale (marché communautaire) : il faut encourager l’exportation du savoir-faire sénégalais. Des entreprises comme CDE et CSE ont déjà construit pas mal de routes notamment au Mali et dans plusieurs pays africains. L’accompagnement de l’État est indispensable pour faciliter cette expansion.
Souplesse fiscale : la fédération appelle à plus de souplesse fiscale pour accompagner la relance. Un allègement temporaire sur les intrants critiques ou les charges peut compenser la hausse des coûts de financement internes subis par les entreprises.
La crise du BTP est un choc de confiance qui exige une réponse rapide et stratégique. Le Sénégal doit capitaliser sur l’expertise locale et mettre en place des réformes structurelles garantissant la continuité des paiements pour éviter des dommages irréversibles à ce moteur économique.