BTP au Sénégal : le Code des marchés publics, un frein à l’excellence

Le Bâtiment et les Travaux Publics (BTP) sont, par excellence, le moteur visible de l’ambition d’émergence sénégalaise, le témoin bétonné de notre croissance. Pourtant, derrière cette effervescence, se cache un gâchis économique : celui du talent national. 

De jeunes entreprises locales, souvent portées par des ingénieurs d’exception, se heurtent systématiquement à un mur administratif quasi insurmontable. Les critères d’accès à la commande publique sont calibrés, non pas pour la performance future, mais pour l’historique d’entreprises cinquantenaires, verrouillant de fait le marché au profit des acteurs déjà solidement établis. Comment donc libérer ce potentiel ? 

Un verrou institutionnel : quand le garde-fou devient barrière anti-talent  

Le Code des marchés publics, garant essentiel de la transparence, pose des exigences qui se muent en véritables barrières à l’entrée pour les jeunes pousses du BTP. 

L’exigence de références antérieures : le cercle vicieux de l’exclusion. 

Les appels d’offres exigent des précédents de projets comparables réalisés sur les cinq dernières années. Pour une nouvelle entité, c’est une condition sine qua non et… impossible à remplir. L’équation est impitoyable et presque insoluble : pas de marché public sans références, pas de références sans marché public. 

Le seuil de chiffre d’affaires : mesurer la solvabilité, ignorer le potentiel. 

Le chiffre d’affaires minimum requis est souvent surcalibré, visant à garantir la seule solidité financière d’un soumissionnaire. Une jeune structure, même capitalisée avec intelligence, ne peut humainement pas rivaliser avec la trajectoire historique d’une entreprise établie depuis un demi-siècle. Le système privilégie la taille du portefeuille à l’acuité de la vision. 

L’hérésie du bilan : le système écarte le savoir-faire humain 

Le cœur de cette inégalité réside dans le fait que le système privilégie le bilan financier de la personne morale au détriment de l’expertise humaine de son encadrement. 

Les nouvelles entreprises sont souvent des « poids lourds légers », fondées par des ingénieurs et techniciens ayant vingt ans d’expertise dans les plus grands groupes. Ils possèdent les références techniques et l’expérience nécessaires, acquises en supervisant les projets majeurs du pays. 

Un vrai paradoxe

Le Paradoxe est criant parce que la nouvelle société ainsi mise en place par ce personnel hautement qualifié est écartée pour un bilan vierge, alors même que ses fondateurs ont fait leurs preuves. Le système manque par conséquent de discernement. Il juge le papier, non les cerveaux. 

L’obsolescence technique 

L’exigence d’un parc matériel historique peut involontairement sanctuariser les équipements amortis mais obsolètes. À l’inverse, les jeunes pousses investissent dans le neuf, aligné sur les standards mondiaux (automatisation, BIM, digitalisation). La rigidité des critères est donc un frein à la modernisation. Elle empêche l’État de bénéficier directement de cette efficacité accrue et de cette rupture technologique. 

Pistes de réforme : vers la valorisation de l’expertise humaine 

Pour transformer le potentiel entrepreneurial en réalité économique, une réforme ciblée des critères d’évaluation est nécessaire, s’inspirant de modèles africains plus inclusifs. Il ne s’agit pas de sacrifier la transparence, mais de la rendre intelligemment flexible pour le talent local. 

Le découplage des références (L’équipe d’abord). 

Il est impératif d’introduire un mécanisme qui permettrait aux nouvelles entreprises de BTP de faire valoir l’expérience et les qualifications de leur équipe dirigeante comme références de l’entreprise elle-même. Pour les petits et moyens marchés, l’expérience accumulée par les personnes physiques clés devrait être valorisée à la hauteur de celle de la personne morale. 

Le principe d’allotissement systématique. 

La fragmentation des grands projets en lots plus petits et gérables doit devenir un principe systématique et non une simple option. L’allotissement permet aux PME spécialisées d’acquérir des références de manière progressive et de ne pas être balayées par des conglomérats. 

L’instauration d’une marge de préférence nationale ciblée. 

Le Sénégal doit fixer une préférence nationale claire et audacieuse. Attribuer une marge de préférence (par exemple, 10 à 15%) aux offres des jeunes entreprises détenues majoritairement par des capitaux et des ressources humaines sénégalaises, surtout sur les projets financés par le Trésor Public. Il s’agirait là d’un acte de patriotisme économique pragmatique. 

Alléger la barrière financière. 

Les exigences de garanties et de cautions sont souvent prohibitives. Il est vital de mettre en place des fonds de garantie publics spécialisés (via le FONGIP ou un organisme dédié) pour faciliter l’accès aux crédits de campagne et aux cautions bancaires, agissant comme un filet de sécurité pour les jeunes structures performantes. 

La transparence et la bonne gestion de la commande publique sont des piliers non négociables de la gouvernance du secteur du BTP. Le temps est venu de rompre avec cette inertie. 

En déplaçant le poids de l’évaluation – du passif financier de la personne morale vers la compétence actuelle et éprouvée de ses ressources humaines – le Sénégal ne fera pas qu’un simple ajustement réglementaire. Il posera l’acte fondateur d’une véritable souveraineté économique : celle qui fait confiance à ses ingénieurs, modernise son industrie et offre enfin aux talents nationaux la place qu’ils méritent dans la construction de la nation. 

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