Le secteur du Bâtiment et des Travaux Publics (BTP) est, au Sénégal, l’un des principaux moteurs de l’économie et un pilier essentiel de la croissance. Or, cette machine de développement est paradoxalement freinée par un écosystème d’affaires où la capacité structurelle cède trop souvent le pas au capital relationnel.
Nous analysons ici la figure de l’homme d’affaires informel, non pas l’ouvrier, mais l’intermédiaire bien introduit qui « infeste » les chaînes de valeur en s’appuyant uniquement sur son carnet d’adresses.
L’Acteur sans actif : Anatomie d’un courtier en marchés
L’acteur que nous décrivons est le courtier en marchés. C’est un individu, jouissant d’une forte ascendance politique ou sociale, ou bien un ancien cadre bénéficiant d’une proximité décisionnelle. Sa structure est l’antithèse de l’entreprise moderne et structurée. Cet acteur se caractérise par une absence d’actif immobilisé : il ne possède ni parc d’engins lourds, ni centrale à béton, ni usine de préfabrication. Son seul « actif tangible » est l’information privilégiée et la fluidité de ses connexions.
Il n’a aucune capacité opérationnelle propre. Il ne gère ni ingénierie de projet, ni main-d’œuvre spécialisée. Son modèle économique repose sur la capture d’une quote-part de la valeur ajoutée du marché par la simple passation de flux financiers. Il s’intercale entre la commande publique (ou les grands projets privés) et les PME de construction qui réalisent effectivement le travail, agissant comme un goulot d’étranglement relationnel.
De plus, ce système favorise une fiscalité évasive. Sa marge, habilement camouflée en commissions d’intermédiation, en honoraires de conseil non justifiés, ou en frais de facilitation, échappe souvent à l’assiette fiscale légale, créant un manque à gagner significatif pour le budget de l’État.
La « taxe relationnelle » : Un Frein au développement structurel
Cette forme d’informalité des affaires a un coût économique direct et lourd que nous nommons la « taxe relationnelle ». Cette taxe, qui correspond à la marge de l’intermédiaire non productif, est répercutée sur le coût final du projet, entraînant une inflation du prix des ouvrages estimée à 10, voire 30%. Cela diminue le pouvoir d’achat de l’État en infrastructures et conduit à une inefficacité dans l’allocation des ressources publiques.
La conséquence la plus grave est la détérioration de la qualité des ouvrages. Pour absorber cette « taxe relationnelle », l’entreprise sous-traitante, qui porte le risque technique et financier, est contrainte à une sous-estimation agressive des prix. Elle est ainsi forcée de rogner sur la qualité des matériaux, de négliger les normes techniques (géotechnique, environnementales) ou d’user d’une main-d’œuvre moins qualifiée.
La fausse déclaration, outil de la compétition déloyale
L’effet pervers de ce système relationnel ne s’arrête pas au prix. Il incite certaines entreprises, manquant de moyens structurels réels, à la fraude pure et simple lors des Soumissions d’Appel d’Offres (DAO). Nous observons des cas où une entreprise déclare officiellement aux services fiscaux et sociaux un effectif minimal (par exemple, seulement 2 employés permanents), mais présente un organigramme détaillé et surchargé « d’experts » et de personnel qualifié pour justifier de ses capacités techniques dans le dossier de candidature.
Cette dissimulation constitue une grave fausse déclaration, voire un délit d’usage de faux. Elle permet à des structures légères de se positionner face à des PME structurées et conformes, créant une rupture d’égalité flagrante. Cette légitimité relationnelle, artificiellement soutenue par des capacités fictives, est un sabotage de la concurrence loyale et met en péril la qualité finale des ouvrages publics. Car l’équipe prétendue n’existe pas en réalité pour l’exécution du marché.
Il en résulte une distorsion de la concurrence. Les entreprises formelles qui investissent dans l’équipement, la formation, la conformité fiscale et la sécurité (HSE) se retrouvent structurellement désavantagées. L’environnement favorise alors la légitimité relationnelle au détriment de la légitimité technique et structurelle, freinant l’investissement en R&D et la modernisation du secteur.
Urgence de gouvernance : réingénierie des processus
Pour un BTP sénégalais qui ambitionne l’excellence régionale, cette dépendance à l’influence informelle doit être jugulée par des mesures structurelles :
Une traçabilité accrue des flux et des sous-traitances
Les organes d’exécution des grands projets (Agetip, APIX, etc.) doivent intégrer dans les appels d’offres des clauses exigeant la déclaration transparente des relations de sous-traitance jusqu’au deuxième rang. L’objectif est de savoir précisément qui exécute le travail, pour quel prix réel et quelle est la quote-part du service sans production.
Un encadrement renforcé des intermédiaires
Seuls les cabinets de conseil et les professionnels enregistrés, certifiés et fiscalement conformes devraient être autorisés à facturer des honoraires de « facilitation » ou d’assistance à la maîtrise d’ouvrage sur la commande publique.
Une digitalisation intégrale des processus
La digitalisation intégrale des processus de passation des marchés est une nécessité pour réduire les interactions subjectives. Une plateforme numérique performante garantirait que l’attribution repose sur des critères objectifs et non sur l’influence d’un carnet d’adresses.
Un contrôle systématique des capacités déclarées
Les pouvoirs adjudicateurs doivent instaurer un contrôle a posteriori et aléatoire des informations fournies par l’attributaire, notamment en croisant les effectifs déclarés dans le DAO avec les déclarations sociales et fiscales (IPRES/CSS). La sanction pour fausse déclaration (exclusion temporaire ou définitive des marchés) doit être appliquée de manière implacable.
Avoir l’audace du choix du ciment éthique
Le diagnostic est implacable. L’emprise du Capital Relationnel a transformé la commande publique en un marché de dupes, pénalisant l’innovation et légitimant l’escroquerie aux capacités. Le coût n’est pas seulement financier ; il est également structurel, en freinant l’investissement vital en R&D et en conformité au profit de l’opacité.
La solution exige un changement de paradigme radical de la part des pouvoirs publics. Il ne suffit plus de dénoncer l’intermédiation stérile et les effectifs gonflés ; il faut activement les déraciner par des contrôles implacables (sociaux, fiscaux, techniques). La lutte contre la fraude aux capacités professionnelles doit devenir une priorité de la gouvernance économique.
**L’avenir du BTP sénégalais ne peut être construit sur du sable relationnel mouvant. Il doit reposer sur du béton de compétence, de transparence et de structuration formelle. Tant que l’ombre du courtier sans actif sera tolérée, la modernisation restera un vœu pieux et les entreprises investissant réellement dans la compétence et la conformité continueront d’être les grandes victimes de ce système vérolé. La crédibilité de notre développement se joue sur le ciment éthique que nous choisirons sans plus attendre. **
Fini le temps des demi-mesures
Le Sénégal a besoin de chantiers durables, pas de profits faciles. Le choix est simple : bâtir le développement sur des fondations solides et contrôlées, ou tolérer que la « taxe relationnelle » continue de fragiliser l’édifice national. L’État doit maintenant faire la preuve que l’excellence technique vaut plus que l’influence politique.